Le plaisir sexuel : comparaison entre Nietzsche et Platon

Le plaisir sexuel : comparaison entre Nietzsche et Platon

Et il en vient mon ami, à dire de lui-même (et d’autres le disent de lui), qu’il jouit de plaisirs tels qu’il en meurt. – Platon, Philèbe[1]

Introduction :

            Qu’est-ce que le plaisir sexuel ? De quelle sorte de plaisir est-ce ? Et peut-on dire que c’en est un ?

Si nous demandons à n’importe quelle personne que l’on croise dans la rue la question suivante : Le sexe[2] est-il un plaisir ? Soyez assuré qu’elles nous répondront toutes par l’affirmative. Il est en effet considéré communément comme étant le résultat d’une satisfaction sexuelle ou sensuelle, comme un plaisir se rapportant au corps et à la chair. De plus ne dit-on pas souvent que nous « prenons » du plaisir, ou encore qu’il faut savoir se « faire » plaisir ? Si nous définissons le plaisir comme un état, résultant d’un acte[3] qui nous est agréable, alors le sexe est un plaisir, et il est nommé plaisir sexuel. Pour autant, c’est aussi avec l’esprit qu’on ressent ce plaisir, en ressort-il qu’il n’est pas que corporel ? Pour Nietzsche l’esprit[4] n’est que le résultat d’une hiérarchisation du corps. Pour le dire autrement, l’esprit est le corps et le corps est l’esprit, ils ne sont qu’une seule et même chose. Il explique cela du fait que ce qui nous apparait comme « conscience » n’est qu’une pièce dans la machine. La conscience est l’ensemble des puissances victorieuses et dominantes d’un ensemble encore plus nombreux et d’une extraordinaire complexité composé d’une diversité de « petites âmes » que contient le corps. « Car notre corps n’est qu’une collectivité d’âmes nombreuses. »[5].

 Néanmoins, la phrase mise en exergue nous interpelle sur la nature de ce plaisir.  Jouir tel qu’on en meurt est-ce encore jouir de plaisir ? N’est-ce pas là un changement d’état, allant du plaisir à la douleur ? En ce cas le plaisir sexuel peut-il être durablement un plaisir ? Si l’on peut en jouir à en mourir, n’est-ce pas là un danger ? Le plaisir sexuel est-il incontrôlable ? Faut-il s’en détacher comme certains aiment à le prêcher ? Faut-il le modérer ? Faut-il lui laisser libre cours ? La chose sexuelle ne va pas autant de soi qu’on pourrait être amené à le penser.

En conséquence, au travers des œuvres de Nietzsche et de Platon, je mène une analyse sur les questions suivante : De quelle nature est le plaisir sexuel ? Et que devons-nous, ou pouvons-nous faire du plaisir sexuel ?

Dans un premier temps, nous verrons la nature du plaisir sexuel et en quoi il peut être porté à l’excès et pourquoi cet excès n’est pas souhaitable. Dans un deuxième temps, nous verrons comment modérer le plaisir sexuel. Et enfin dans un troisième temps nous verrons que le plaisir sexuel peut être, et est sublimé.

1)     Le plaisir sexuel à l’excès

Quelle sorte de plaisir est le plaisir sexuel et pourquoi peut-il être porté à l’excès ?

Platon peut nous permettre de mieux appréhender la notion de plaisir. Il pense que le plaisir sexuel cherché pour lui-même est à condamner fermement. Il affirme que celui-ci ne peut nous procurer qu’une satisfaction éphémère et inférieure, basse. C’est pour lui le plus laid des plaisirs, sinon pourquoi serait-il fait en cachette ? Selon lui l’amour du charnel ne doit servir que comme 1er degré d’élévation vers le beau et l’agréable, vers le vrai. En effet :

« Ceux qui ne possèdent donc pas l’expérience de la réflexion et de la vertu, [586a] qui se rassemblent constamment dans les festins et dans les activités de ce genre, sont emportés, semble-t-il, vers le bas. […] ils ne goutent jamais un plaisir qui soit ferme et pur. Bien au contraire, le visage constamment tourné vers le bas, à la manière du bétail, ils sont penchés vers le sol et ils vont pâturant de table en table, s’engraissant et copulant. Ils se querellent [586b] pour obtenir toujours plus de ces choses-là […] emportés par leur insatiabilités. »[6]

Ce passage de La République montre qu’il considère le plaisir sexuel, au même titre que n’importe quel plaisir du corps, comme quelque chose de bas, de primitif, d’animal. Il dissocie d’ailleurs les plaisirs du corps des plaisirs de l’esprit[7]. Ceux du corps ne feraient pour lui que nous tirer vers les abysses tandis que ceux de l’esprit nous tireraient vers les choses les plus hautes, vers les plus belles hauteurs. Il nous faut maintenant comprendre de quelle sorte est le plaisir sexuel. Pourquoi serait-il selon Platon, quelque chose de bas, de non ferme, d’impur ? Parce que le plaisir sexuel est de la même catégorie que celui de la faim ou de la soif pour Platon. Dans le Philèbe Platon ne parle pas explicitement du plaisir sexuel mais surtout du plaisir corporel en général. Le plaisir sexuel fait partie des « autres plaisirs de la sorte ». De ce fait en connaissant la nature du désir de manger ou de boire, nous connaitrons ce qui en fait un plaisir, et de même nous connaitrons ce qui fera, par analogie, du désir sexuel un plaisir. Or Platon dans le Philèbe, fait dire à Socrate à propos de quelqu’un qui aurait soif que cela signifie qu’il est vide de quelque chose, qu’il désire alors se remplir de ce qui lui manque, et que cette soif est un désir, celui de se remplir de breuvage. Que lorsque nous somme vide d’une chose, nous désirons donc nous remplir. Et c’est de cette satiété que nous ressentons du plaisir.  D’où il s’ensuit la réponse suivante de Socrate : « Celui de nous qui est vide semble donc désirer le contraire de ce qui l’affecte, puisqu’il est vide et qu’il désir se remplir. »[8], ainsi que : « Et ce n’est pas ce qui l’affecte qu’il désire, car il a soif et la soif est un vide : ce qu’il désire, c’est la réplétion. »[9]. Comprenons alors qu’il en est de même pour le plaisir sexuel. Le désir sexuel est un manque de quelque chose, et nous voulons donc nous remplir, ce qui donne le plaisir sexuel. Mais de quel manque s’agit-il ? La réponse pour Platon  se trouve très clairement dans le mythe de l’androgyne[10]. Les hommes s’adonnent au plaisir sexuel car ils souhaitent ne faire qu’un avec l’autre, afin de tenter de retrouver leur moitié perdu avant la séparation opérée  par Zeus. Ce qu’ils cherchent donc c’est leur unité perdue, leur âme-sœur. Celle qui était avec eux quand ils ne faisaient qu’un[11]. Le plaisir sexuel fait donc partie, dans le Philèbe, des plaisirs répondant à un manque. Et ce désir semble ne pas pouvoir être rassasié, puisque nous ne ferons jamais Un totalement avec autrui. Et en cela il semble qu’il puisse être mené à l’excès. Notamment du fait qu’il admette  du plus et du moins, c’est-à-dire une intensité plus ou moins grande comme le chaud et le froid et qu’il est un plaisir mélangé[12]. Ce que quiconque pouvant ressentir expérimentera, ne pourra nier. Nous pouvons en conclure que le plaisir sexuel fait partie  des plaisirs illimités[13]. Je dis qu’il fait partie des plaisirs illimités car ceux-ci, sont considérés comme impurs pour Platon[14].

Nietzsche n’est pas en totale contradiction avec Platon, la citation ci-dessous permet même de justifier en quoi le plaisir sexuel est un plaisir mélangé de douleur comme pourrait le dire implicitement Platon, même si pour Platon ce plaisir/douleur du plaisir sexuel s’apparenterait plutôt au plaisir qu’aurait un galeux à gratter ses plaies :

« Il y’a même des cas ou une espèce de plaisir dépend d’une certaine séquence rythmique de petites excitations douloureuses : c’est ainsi qu’une croissance très rapide du sentiment de puissance et de plaisir est atteinte. C’est par exemple le cas du chatouillement, ainsi que du plaisir sexuel du coït ; nous voyons là la douleur agissant comme un ingrédient du plaisir. Il semble qu’une petite inhibition y soit surmontée, immédiatement suivie par une autre, immédiatement à son tour surmontée aussitôt – C’est ce jeu de résistance et de victoire qui excite le plus vigoureusement le sentiment global de puissance excédentaire et superflue qui constitue l’essence du plaisir. »[15].

De plus la douleur comme ingrédient du plaisir nous interpelle : N’est-ce pas là la marque du célèbre Pharmakon du Phèdre de Platon ? À savoir un poison qui peut aussi être remède ? Qui plus est, on peut les dire d’accord sur le fait que le plaisir sexuel va de la jouissance à l’insupportable dans le sens où, une fois l’orgasme atteint, ce n’est plus agréable de par la sur-stimulation excessive. Mais pour Nietzsche l’homme ne peut se soustraire à la souffrance s’il veut éprouver du plaisir. Ce qui signifie qu’il ne serait pas d’accord pour dire qu’il y a des plaisirs purs et des plaisirs impurs, et qu’il n’y a pas de plaisir « pur » comme l’entendrait Platon, qui d’ailleurs semble exclure le plaisir sexuel de la vie bonne à la fin du Philèbe.  Pour Nietzsche il faut vouloir la douleur autant que le plaisir si nous voulons arriver à un but[16]. De plus sa vision sur le plaisir sexuel diffère. Mais nous le verrons plus en détails par la suite. Il est certain qu’il s’accorde pour dire comme Platon que le plaisir à l’excès est mauvais, plus particulièrement sur le plaisir sexuel. En effet pour lui le plaisir sexuel à l’excès est telle une tempête, et il faut parfois l’éviter, c’est pourquoi il dit : « On reconnait un philosophe à ce qu’il fuit trois choses qui brillent et parlent fort : la gloire, les princes et les femmes […] Tout artiste sait quel effet nuisible exercent les relations sexuelles dans les états de grande tension et de grande préparation spirituelle… »[17]. En conséquence, pour Nietzsche il ne faut pas laisser le plaisir sexuel s’emparer de nous à l’excès car celui-ci nous empêcherait de produire de grandes œuvres. Autrement dit, le plaisir sexuel à l’excès est nuisible  à la préoccupation intellectuelle. Pour autant il ne s’agit pas pour lui de nier ou de condamner le plaisir sexuel, il rétorquera d’ailleurs au christianisme et à Platon implicitement que : « Le mépris de la vie sexuelle, toute souillure de celle-ci par l’idée d’"impureté", est un véritable crime contre la vie… »[18].

Si le plaisir sexuel peut dériver vers l’excès et la démesure, est-il préférable alors de le modérer ou de le supprimer ? Nous verrons donc dans un deuxième temps ce qu’il est préférable de faire, et comment le faire.

2)     Le plaisir sexuel modéré

Faut-il supprimer le plaisir sexuel ? Nous ne saurions pas vraiment dire ce que Platon en pense, mais il semble ne pas inclure ce plaisir dans sa vision de la vie bonne à la fin du Philèbe[19]. Par contre il lui arrive de parler du plaisir sexuel plusieurs fois afin de dire qu’il faut le modérer, et il nous explique pourquoi et comment. De même pour Nietzsche il nous explique comment le modérer. Mais avant tout, voyons ce que le refus de tout plaisir sexuel peut apporter selon Nietzsche.

      Si le plaisir sexuel peut conduire à la démesure et en cela pousser l’homme vers le bas, alors s’en abstenir à la manière d’un ascétique est-il viable pour l’homme ? Ne pas s’y adonner ne peut-il pas être la solution ? Selon Nietzsche l’abstinence n’est  pas viable car elle déchaine l’envie comme si un démon nous tentait à chaque seconde et que nous livrions un combat perpétuel qu’il faudrait gagner, et de ce fait l’abstinence travestit l’esprit de milles vices :

« On sait que l’imagination sensuelle est modérée, voire presque réprimée par la régularité des relations sexuelles, et qu’inversement, l’abstinence et le désordre de ces relations la déchaînent et la rende dissolue. L’imagination de bien des saints chrétiens était d’un degré d’obscénité exceptionnel. Grâce à la théorie qui faisait de ces désirs de véritables démons en furie qui les habitaient, ils ne s’en sentaient pas trop responsables ; c’est à ce sentiment que nous devons la franchise tellement instructive de leurs confessions. »[20].

Une autre conséquence de cette abstinence, c’est le fait que ces hommes ascètes, en parlant mal des passions, en les considérants comme mauvaise, en font une source de misère intérieure pour l’homme. Alors que celles-ci sont nécessaires à celui-ci, il se voit maintenant contraint à les affronter comme de mortels ennemis. De plus, l’abstinence peut avoir pour résultat, l’effet inverse de ce qu’elle voulait. En effet :

« Pour finir, cette diabolisation de l’Eros a connu une issue comique : Le “diable” Eros a eu peu à peu plus d’intérêt pour les hommes que tous les anges et tous les saints grâce aux basses intrigues et menées secrètes de l’Eglise en matière érotique ; elles ont eu pour effet, jusqu’à l’époque présente encore, de faire de l’histoire d’amour le seul objet d’intérêt commun à tous les milieux, avec une exagération qui serait incompréhensible pour les Anciens et qui redeviendra un jour objet de risée. »[21].

Ainsi, il n’y a peut-être pas eu dans l’histoire du monde, de période plus déchainée en matière sexuelle que durant la période chrétienne.

Cela contredit ce que Platon voulait tenter de faire pour modérer la fréquence des plaisirs sexuels. En effet celui-ci pensait justement qu’à défaut d’abstinence, il fallait modérer le plaisir sexuel par l’instauration de lois, mais pas n’importe quel genre de lois, des lois orales, coutumières. En effet Platon opère à une apologie du plaisir modéré en posant que le plaisir sexuel doit être fixé par des bornes, qu’il dit être celles de la nature[22]. Ainsi, l’accouplement est légitime lorsqu’il est furtif et dans un but eugéniste et érotique nécessaire et rien de plus. Il propose ainsi de rendre la chose sexuelle honteuse, ne devant pas être faite en public mais en cachette. En bref, à rendre tabou la chose afin qu’elle soit fait le moins possible, notamment à travers l’aide du concept de pudeur que Nietzsche critiquera fortement. Dans Les Lois, il nous apprend qu’il faut modérer le plaisir sexuel par « la peur, la loi et le discours vrai. »[23], afin d’en arrêter la démesure et la frénésie[24]. De ce fait il semble que pour Platon il faille montrer que les lois sont conformes à la nature, ou doivent l’être. Ainsi les rapports sexuels ne doivent selon lui être que dans un but de procréation et il nous incite pour faire assoir la suprématie de cela d’instaurer au discours un caractère religieux. En conséquence la loi comme coutume non écrite aura plus de puissance et sera plus forte qu’une loi écrite, car cette loi, pour reprendre un vocabulaire nietzschéen cette fois-ci, ce sera fait « chair ». Voici quelques extraits pour appuyer ce propos :

« Tout ce que tu dis là est on ne peut plus juste, du moins quant au fait que la voix de l’opinion publique possède un extraordinaire pouvoir, [838d] dans tous les cas où personne ne se risquerait même à respirer autrement que ne le veut la loi. […] Ainsi nous avions raison de dire tout à l’heure, que le législateur, s’il souhaite subjuguer l’un de ces désirs qui asservissent le plus surement les hommes, saura facilement de quelle manière en venir à bout : sur le même sujet, il n’a qu’à investir d’un caractère religieux la voix publique chez tout le monde, esclaves et hommes libres, femmes, enfants et la cité toute entière, et de cette façon, pour cette loi, il aura créé [838e] la stabilité la plus assurée. »[25].

Or ceci revient selon moi, au résultat constaté par Nietzsche avec l’abstinence. Car si pour Platon, la pudeur instaurée par les lois diminue la fréquence de l’acte sexuel[26], pour Nietzsche cela ne fait qu’aggraver le désir d’union sexuelle. Et ce concept de pudeur[27] travestissant la bonne relation sexuelle, du côté de la vie, en ignoble démon à vaincre, la change directement en objet de mort. 

Pour en revenir et en conclure sur l’abstinence, Nietzsche, bien qu’il dise que : « La prédication à la chasteté est une incitation publique à la contre-nature. »[28], du fait qu’elle est pour beaucoup un vice puisqu’elle a pour résultat la jalousie, brillant de mille feux en leur intérieur, si bien, qu’elle se retrouve dans la transpiration de chacun de leurs actes, car la bête sensuelle, les pourchasses : « […] Et avec quelle gentillesse la chienne Sensualité, sait mendier un morceau d’esprit quand on lui refuse un morceau de chair. […] Votre lubricité ne s’est-elle pas simplement travestit pour prendre le nom de pitié ? »[29], et qu’il déconseille fortement à « celui à qui la chasteté est  difficile, il faut la lui déconseiller : qu’elle ne devienne pas le chemin de l’enfer, c’est-à-dire fange et lubricité de l’âme. »[30], il n’insinue pas pour autant que cela ne sied pas à la vie de certains, sous quelques conditions. En effet il est possible pour de rares cas de vivre de chasteté sans que cela ne pervertisse leurs esprits. Ceux-là ont en effet une structure particulière de l’esprit qui rend la chasteté naturelle, semblable à une vieille amie, mais ces rares cas ne doivent pas imposer ou être pris en exemple pour ceux qui n’en ont ni la structure ni la force. C’est ce qu'on peut en comprendre en tout cas du passage suivant : « La chasteté n’est-elle pas folie ? Mais cette folie est venue à nous, ce n’est pas nous qui sommes allés à elle. Nous avons offert à cet hôte le gîte et le cœur : maintenant il habite chez nous, - qu’il reste aussi longtemps qu’il lui plaise. »[31].

Nous avons donc vu que la chasteté n’était pas viable, en tout cas pas pour tous, et que la proposition platonicienne ne semblait pas être viable non plus à long terme. Nous allons maintenant voir comment Nietzsche propose de modérer notre fréquence de plaisir sexuel.

  Pour Nietzsche il y a au moins 6 méthodes pour combattre la violence d’une pulsion[32], c’est-à-dire, pour modérer son flux. La première consiste à esquiver les occasions de satisfaire la pulsion en question jusqu’à l’affaiblir assez puissamment pour ne plus qu’elle nous touche. La seconde consiste à la satisfaire en lui imposant une régularité, un rythme strict à des périodes déterminés[33]. La troisième méthode consiste à laisser la pulsion se déchainer jusqu’à en être dégouté[34]. La quatrième consiste à associer la pulsion, lorsque nous y laissons cours, à une autre pensée extrêmement désagréable pour nous, d’une pénibilité insoutenable, ce qui à terme devrait aussi nous en écœurer, ou tout du moins nous empêcher de la suivre. La cinquième méthode consiste à déplacer son abondance d’énergie vers un autre objet. Enfin la sixième et dernière méthode consiste à affaiblir toutes ses forces pulsionnelles comme un ascète. Cela signifie, vis-à-vis de la pulsion sexuelle que nous pouvons la combattre : soit en fuyant les occasions de la satisfaire, c’est-à-dire fuir toute situation ou personne pouvant assouvir ou donner envie d’assouvir cette envie. Soit la satisfaire dans un régime strict, par exemple en s’accordant un plaisir sexuel une fois par mois sans aucune souplesse. Soit la pousser à l’excès jusqu’à ne plus en avoir envie, un peu comme lorsque nous mangeons tous les jours un plat que nous adorons jusqu’à ce que celui-ci nous donne envie de vomir à sa vue, ou encore que le goût de la nourriture se soit amoindri par habitude.  Soit l’associer à quelque chose qui nous horrifie ou terrifie rien qu’en y pensant, par exemple en associant la masturbation ou son envie, à Dieu qui nous juge ou au diable qui tente de nous attirer en enfer si on réalise cet acte. Soit dépenser son énergie liée à l’envie sexuelle vers autre chose, comme l’art, le sport ou le travail acharné en générale, qui a pour conséquence  de ne plus avoir assez de force restante pour nous consacrer à cette pulsion. Soit enfin en accordant plus d’intérêts aux passions, tel un ascète ou un bouddhiste qui prônerait un retour au néant, en bref, tuer les passions toute autant qu’elles soient. Dit d’une autre manière : s’autodétruire. Voilà les méthodes qui selon Nietzsche permettent de combattre une pulsion, et dont certaines donnent finalement crédit à certaines choses dites par Platon ou les ascètes, du moins dans la méthode, mais peut-être pas dans la pratique.

De toutes ces méthodes il en est une en particulier qui m'intéresse : La cinquième, qui, je crois, peut s’apparenter à la notion de spiritualisation chez Nietzsche. En effet si le plaisir sexuel à l’excès n’est pas viable, si sa modération est difficile, il est pourtant une voie royale qui me semble être la plus préférable, si tant est qu’elle soit bien utilisée. Ce que nous allons voir dans une troisième et dernière partie. 

3)     Le plaisir sexuel sublimé

Pour Platon, le plaisir sexuel s’arrête à un plaisir corporel, faux et mélangé, qu’il ne considère même pas dans sa vision de la vie bonne[35]. Il ne doit servir que de 1ère étape pour s’élever ensuite aux plaisirs de l’âme selon lui. C’est pourquoi il le condamne lorsqu’il est éprouvé pour lui-même. Mais il en est autrement pour Nietzsche. Tout d’abord, il ne condamne pas le plaisir éprouvé pour lui-même, bien au contraire, car :

« En elles-mêmes les sensations sexuelles, compassionnelles ou de dévotion ont en commun le fait qu’ici un être humain, grâce au plaisir qu’il prend, fait du bien à un autre être humain ; or il n’est pas si fréquent de trouver de tels comportements bienveillant dans la nature ! Dénigrer un de ces comportements ou le gâcher par la mauvaise conscience ! Unir la procréation de l’homme à la mauvaise conscience ! »[36].

D’où le fait que Nietzsche considère le plaisir sexuel comme étant bénéfique, là ou Platon le condamne. En effet, pour Nietzsche ce plaisir amène même à faire éprouver de la sympathie envers autrui, car le plaisir partagé nous amène à reconnaitre l’autre comme semblable et a le pouvoir de rendre l’Homme de meilleure humeur, et plus bon[37]. Et là où Platon semble sous-estimer le plus grandement le plaisir sexuel c’est dans le fait qu’il ne serait qu’une 1ère étape d’élévation et qu’ensuite il ne doive plus être ou ne soit plus. Car selon Nietzsche : « Le degré et la nature de la sexualité chez l’homme atteignent jusqu’au plus haut sommet de son esprit. »[38]. Ce qui signifie que le plaisir sexuel et la sexualité se retrouvent au centre même de la vie, comme moteur, et qu’ils s’y retrouvent à chaque niveau, autant dans le corps que dans l’esprit, puisqu’après tout pour Nietzsche, l’esprit n’est qu’un résultat du corps. Pour lui c’est une bêtise sans nom, un acte contre-nature que de nier les passions, et donc le plaisir sexuel par la même occasion. En effet, si elles peuvent êtres néfastes au départ, elles n’en restent pas moins nécessaires et il ne faut pas tenter de les « tuer », car elles se spiritualisent avec le temps[39]. Mais qu’est-ce que cette spiritualisation, qui comme nous l’avons dit brièvement plus haut, semble s’apparenter à une des six méthodes que prescrit Nietzsche contre les pulsions. Voici comment Patrick Wotling, commentateur de Nietzsche, définit la notion : « La spiritualisation n’est pas la négation de l’instinct, mais son affinement, son expression sous une forme atténuée. La recherche de la spiritualisation ne consiste pas à étouffer la violence d’un instinct ou d’un affect, mais à modérer sa puissance en déplaçant son point d’application. »[40]. C’est pourquoi il est insensé de vouloir supprimer toutes les passions, car cela reviendrait à supprimer l’identité même de l’Homme. Ses plus hautes sphères mentales ne sont possibles que grâce aux passions, puisqu’elles en sont leur affinement. Mais cette spiritualisation n’est pas sans faille. Celle-ci, selon ce qu’en fait l’homme, peut être aussi bonne que mauvaise pour l’humanité. On peut le voir avec l’exemple de l’amour chez les Chrétiens selon Nietzsche, qui n’ont même pas vu que celui-ci était le résultat de la sexualité sublimée[41], ce qui est fort paradoxale lorsqu’on sait ce qu’ils pensaient du corps et de la passion sexuelle. Alors qu’est-ce en effet que l’amour pour eux ?   Si ce n’est que désir de nouvelle propriété ? En effet ils ont travesti la sexualité en un concept-amour des plus terribles. Celui qui aime ne souhaite en fait que posséder la personne qu’il désire afin d’avoir le pouvoir sur son corps et son âme. Il veut que cette personne n’aime que lui, au point d’habiter cette autre âme de sorte à être la chose la plus élevée possible dedans. Ainsi, celui qui aime est prêt à tous les sacrifices par amour, amour qu’on a voulu faire ressortir comme opposé à l’égoïsme alors qu’il en est l’expression la plus forte. Cet amour n’est pas pour Nietzsche le véritable amour, qui devrait plus s’apparenter à l’amour-amitié[42]. Aussi peut-on voir pour prouver encore que la sexualité, et donc le plaisir sexuel, est partout sublimée, le cas de Schopenhauer sur l’esthétique, que Nietzsche dénonce, bien qu’il ait eu un profond respect pour celui-ci. Nietzsche reproche à Schopenhauer de ne pas avoir su reconnaitre que l’expérience esthétique est sexuelle. En effet, dans son ouvrage : Le monde comme volonté et comme représentation, Schopenhauer comprend l’état esthétique comme un état que l’on pourrait apparenter à celui de l’ascétique. Et c’est là son erreur selon Nietzsche :

« Il est peu de choses dont Schopenhauer parle avec autant d’assurance que de l’effet de la contemplation esthétique : il dit à son sujet qu’elle exerce un effet qui s’oppose à l’intérêt sexuel, semblable donc à la lupuline et au camphre ; il a glorifié inlassablement cette libération à l’égard de la “volonté” comme le grand privilège et la grande utilité de l’état esthétique. »[43].

Il pense ainsi à tort que le plaisir esthétique n’a rien d’apparenté au plaisir sexuel. Et il s’employait avec une hargne sans nom contre la sexualité telle que la tradition philosophique le faisait, que selon Nietzsche : « Schopenhauer n’en est que l’explosion la plus éloquente. »[44], car sa puissance lui venait du fait qu’il avait fait de la sexualité son plus grand ennemi, et que c’est surement cette haine et ce combat qui le maintenaient en vie, paradoxalement. Or, selon Nietzsche, c’est bel et bien la sensualité qui apparait en esthétique. Elle n’y serait en rien supprimée car l’état esthétique ne serait en fait que l’excitation sexuelle transfigurée[45]. D’où le fait que l’état esthétique ne soit pas un état désintéressé[46], comme beaucoup, dans la lignée Kantienne, pourrait le dire.  Le plaisir sexuel est en conséquence, une fois de plus spiritualisé ici, sous une autre forme que celui du chrétien. Le problème de la spiritualisation, notamment de celle du plaisir sexuel semble donc être contenu dans le fait que jusqu’à présent, nulle personne n’ait pris la peine de se demander comment  nous pouvions spiritualiser, embellir ou encore diviniser un désir, mais qu’au contraire, nous nous acharnions à ne vouloir que les exterminer par faiblesse. En effet :

« Le même remède, la castration et l’extirpation, est employé instinctivement dans la lutte contre le désir par ceux qui sont trop faibles de volontés, trop dégénérés pour pouvoir imposer une mesure à ce désir ; par ces natures qui ont besoin de la Trappe, pour parler en image (et sans image), d’une définitive déclaration de guerre, d’un abîme entre eux et la passion. »[47].

Ainsi, le plaisir sexuel est sublimé sous différentes formes, mais du fait que nous n’ayons point cherché à en comprendre le mécanisme, et avons surtout voulu le détruire, nous n’avons pas vu que nous l’avions transfiguré de la pire des manières, et qu’une autre voie était possible pour ce plaisir sexuel, une spiritualisation plus noble, plus forte, plus en affirmation et en adéquation avec la vie.

En conséquence, si le plaisir sexuel à l’excès n’est pas viable pour l’Homme, vouloir l’anéantir totalement n’est pas sans conséquence désastreuse non plus. L’Homme a des outils afin de modérer ce plaisir, et les plaisirs en général. Mais il se doit d’être très attentif et précautionneux dans la manière dont il traite ce plaisir, dont il le modère. En effet, s’il ne prend pas le temps de se questionner sur la manière de modérer cette puissance, comme il peut le faire avec la spiritualisation, alors il fera des dégâts sur lui-même et sur la vie dont il n’en saisit même pas la profonde noirceur. L’Homme doit alors penser de quelle manière il lui serait bénéfique de spiritualiser le plaisir sexuel, et la première étape consisterait d’abord par reconnaitre dans le plaisir sexuel, qu’il est en accord avec la vie et la nature, et ainsi cesser de le fustiger comme l’a fait toute la tradition philosophique !


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PLATON - PHILEBE - REPUBLIQUE - BANQUET - LOIS.

NIETZSCHE - PAR-DELA BIEN ET MAL - ECCE HOMO - GENEALOGIE DE LA MORALE - AURORE - AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA - LE CREPUSCULE DES IDOLES - FRAGMENT POSTHUME DE 1888 - HUMAIN TROP HUMAIN I.


[1] PLATON, Philèbe [47b], éd. GF Flammarion, trad. J-M. Pradeau, 2002, p. 179.

[2] Nous entendons ici par le mot sexe une excitation sexuelle.

[3] Qu’il soit physique ou mentale dans le sens commun des termes.

[4] Entendu comme partie consciente.

[5] NIETZSCHE, Par-delà bien et mal, §19, éd. Le livre de poche, trad. par H. Albert, revue par M. Sautet, p. 79

[6] PLATON, La République [585e – 586b], éd. GF Flammarion, Trad. G. Leroux, 2ème édition corrigée, 2004, p. 470-471.

[7] Mais nous reviendrons plus en détail sur cette distinction dans notre troisième partie.

[8] PLATON, Philèbe [34e – 35a], éd. GF Flammarion, Trad. J-F. Pradeau, 2002, p. 139.

[9] PLATON, Philèbe [35a – 35b], éd. GF Flammarion, Trad. J-F. Pradeau, 2002, p. 140.

[10] En effet à la différence de l’Hermaphrodite, (qui est moitié un, moitié autre, moitié Hermès, moitié Aphrodite) qui est celui qui comprend l’autre  en soi, qui met l’autre en soi, l’Androgyne lui, signifie les deux qui ne font qu’un totalement. Or chez les humains après l’acte de Zeus, il est impossible d’être Androgyne, ou alors on peut considérer que cela n’arrive que par moment, ce n’est pas un état éternel, ni de longue durée, mais une vision fugace.

[11] PLATON, Banquet [192b – 192e], éd. Flammarion, in Platon – Œuvres complètes, Dir. Luc Brisson, 2008, p. 99.

[12] En effet le plaisir sexuel contient du plaisir et de la douleur, il n’est pas pur.

[13] PLATON, Philèbe [31a – 31b], éd. GF Flammarion, Trad. J-F. Pradeau, 2002, p. 126-127.

[14] Mais nous verrons plus tard que Platon dit qu’on peut mettre de la limite à l’illimité, et ceux-là qui auront de la mesure, pourront être traités de purs. Ce qu’il dit en [52c – 52d].

[15] NIETZSCHE, Fragment Posthume de 1888.

[16] WOTLING, La philosophie de l’esprit libre – Introduction à Nietzsche, éd. Flammarion, Paris, 2008, p.78.

[17] NIETZSCHE, Généalogie de la morale, Troisième traité – Que signifient les idéaux ascétiques ?, §8, éd. Le livre de poche, Trad. P.Wotling, 2000, p. 199-201.

[18] NIETZSCHE, Ecce Homo, Pourquoi j’écris de si bons livres, §5, éd. Mille et une nuits, Trad. H. Albert, 1996, p. 82.

[19] Plus précisément lorsqu’il fait l’état des lieux  à partir du 66a, p. 230.

[20] NIETZSCHE, Humain trop humain I, Troisième section – La vie religieuse, §141, éd. GF Flammarion, Trad. P.Wotling, Paris, 2019, p. 186-187.

[21] NIETZSCHE, Aurore, Livre I, §76, éd. GF Flammarion, Trad. E. Blondel, O. Hansel-Love et T. Leydenbach, Paris, 2012, p. 84-85.

[22] Par les lois.

[23] PLATON, Les Lois [783a – 783c], éd. Flammarion, in Platon – Œuvres complètes, Dir. Luc Brisson, 2008, p. 531.

[24] Platon parle de discours vrai, pourtant il semble nous inciter à mentir et travestir la réalité pour arriver à cette modération.

[25] PLATON, Les Lois [838a – 839b], éd. Flammarion, in Platon – Œuvres complètes, Dir. Luc Brisson, 2008, p. 558-559.

[26] PLATON, Les Lois [841a – 842a], éd. Flammarion, in Platon – Œuvres complètes, Dir. Luc Brisson, 2008, p. 560.

[27] Nietzsche en parle notamment dans Humain trop humain I, dans la section 2 au §100.

[28] NIETZSCHE, Ecce Homo, Pourquoi j’écris de si bons livres, §5, éd. Mille et une nuits, Trad. H. Albert, 1996, p. 82.

[29] NIETZSCHE, Ainsi parlait Zarathoustra, De la chasteté, éd. Le livre de poche, Trad. G-A Goldschmidt, 1983, p. 73.

[30] Idem.

[31] Ibid.

[32] Pour les voir plus en détails se référer au §109 du livre II d’Aurore.

[33] Cette méthode pouvant être une prémisse à la première énoncée.

[34] Cette méthode-ci semble dangereuse et n’aboutir à son objectif que très rarement.

[35] Voir la fin du Philèbe.

[36] NIETZSCHE, Aurore, Livre I, §76, éd. GF Flammarion, Trad. E. Blondel, O. Hansel-Love et T. Leydenbach, Paris, 2012, p. 84-85.

[37] Voir le §98 du chapitre II d’Humain trop humain I.

[38] NIETZSCHE, Par-delà le bien et le mal, quatrième partie – maximes et intermèdes, §75, éd. Le livre de poche, Trad. H. Albert revue par M. Sautet, 1991-2000, p. 153.

[39] Voir le §1 de : La morale en tant que manifestation contre nature, dans Le crépuscule des idoles.

[40] WOTLING, La pensée du sous-sol, La psychologie contre la morale : La théorie de la spiritualisation,  éd. Allia, 2016, p. 95.

[41] Spiritualisation et sublimation signifient la même chose pour Nietzsche. 

[42] Tout ceci est dit de manière plus détaillé dans le §14 du Livre I du Gai Savoir.

[43] NIETZSCHE, La généalogie de la morale, Troisième traité – Que signifient les idéaux ascétiques ? §6, éd. Le livre de poche, Trad. P. Wotling, 2000, p.191.

[44] NIETZSCHE, La généalogie de la morale, Troisième traité – Que signifient les idéaux ascétiques ? §7, éd. Le livre de poche, Trad. P. Wotling, 2000, p.194.

[45] Voir le §8 du troisième traité de La généalogie de la morale.

[46] D’ailleurs pour Nietzsche il n’y a jamais d’état désintéressé, même l’ascétique camoufle un intérêt.  

[47] NIETZSCHE, Le crépuscule des idoles, La morale en tant que manifestation contre nature, §2, éd. GF Flammarion, Trad. H. Albert, Paris, 1985, p. 98.


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