Poupée Vaudou Legami : sous couvert d’humour, une normalisation de la violence scolaire
- Dan Duchateau
- PHILOSOPHIE, PSYCHOLOGIE
- 0 comments
Il y a quelque chose de profondément révélateur dans le fait qu’une marque ait jugé pertinent de commercialiser une poupée vaudou « anti-stress » à l’effigie d’un professeur, et destinée aux enfants ! On nous dira que : c’est de l’humour, que c’est pour décompresser ; on nous dira : ne soyez pas si sérieux… Et c’est précisément ce « ne soyez pas si sérieux » qui mérite qu’on s’y arrête longuement !
En France, selon le rapport du ministère de l’Éducation nationale de 2023, plus de 13 000 actes de violence graves ont été recensés dans les établissements scolaires sur une seule année, dont une part croissante vise directement les personnels enseignants. Les signalements pour violences physiques sur enseignants ont augmenté de manière constante depuis 2018. Des professeurs ont été insultés, frappés, menacés de mort ; et certains, comme Samuel Paty en octobre 2020, ont été assassinés ! Et là, dans ce contexte, Legami arrive avec sa petite poupée. On pourrait arguer que l’objet n’est qu’un objet, que l’intention n’était pas malveillante, et que les enfants savent faire la distinction entre le symbolique et le réel. Mais précisément : le savent-ils ? Et même s’ils le savaient, est-ce là la bonne question ?!
Il faut savoir que les neurosciences cognitives ont abondamment documenté ce que l’on appelle la « simulation incarnée » (cf. les travaux de Vittorio Gallese sur les neurones miroirs). Lorsque nous effectuons un geste, même s’il « n’est que » symbolique, même « que » ritualisé, notre système nerveux l’encode partiellement comme réel. C’est pourquoi les rituels ont une puissance, et qu’en ce sens, ils ne sont jamais « juste des symboles ». Ils sculptent aussi les dispositions neurales, et conditionnent les réponses émotionnelles. Alors doutez-vous bien qu’enfoncer une aiguille dans une figurine représentant son professeur, répéter ce geste dans un état émotionnel négatif (frustration, colère, sentiment d’injustice), associer ce geste à un soulagement — c’est-à-dire à un renforcement positif — voilà un protocole de conditionnement opérant que n’aurait pas renié Pavlov, et que n’importe quel comportementaliste reconnaîtrait immédiatement ! On apprend à l’enfant, par le geste répété, que face à une figure d’autorité génératrice de stress, la réponse adaptée est la violence « symbolique ritualisée ». Et la violence symbolique, comme l’a magistralement montré Pierre Bourdieu par exemple, n’est pas l’opposé de la violence réelle : elle en est le laboratoire ! La violence réelle n’en est que la suite logique.
La poupée Legami n’arrive pas dans un vide culturel comme je viens de le dire, elle arrive dans un écosystème de détestation institutionnalisée du professeur, entretenue à plusieurs niveaux ! Le premier niveau est médiatique : le professeur est régulièrement présenté dans les médias comme un être privilégié, fonctionnaire fainéant, toujours en vacances, incapable de s’adapter, se cramponnant à un statut hors-sol. Cette représentation a produit son effet : dans l’imaginaire collectif, le professeur est devenu une cible légitime de mépris !
Le deuxième niveau est institutionnel : les directions d’établissement, dans leur peur panique du conflit, ont pour certains, progressivement abandonné les enseignants face aux agressions des élèves et des parents. La hiérarchie sanctionne rarement les agresseurs avec fermeté. Le message implicite que ça véhicule c’est que : tu peux frapper un prof, ça ne coûte pas cher.
Le troisième niveau est culturel et consumériste. Et c’est là que Legami entre en scène ! La poupée vaudou n’est pas une anomalie : elle est la conclusion logique d’un processus culturel qui a fait du professeur un bouc émissaire acceptable. Gunther Anders que j’aime beaucoup, expose dans L’Obsolescence de l’Homme comment les objets techniques façonnent les consciences bien davantage que les discours… Et la poupée est un objet technique de la haine : elle la rend praticable, portable, et surtout banalisée.
Quel est le caractère d’une société qui assassine ses professeurs et organise des cérémonies commémoratives télévisées ; puis autorise la commercialisation de poupées vaudou à leur effigie pour les enfants ? En tout cas cette incohérence révèle que le discours de solidarité envers les enseignants est une simple performance rhétorique, et que la disposition profonde est tout autre ici. Dostoïevski, dans Les Frères Karamazov, faisait dire à Ivan que si Dieu n’existe pas, tout est permis. La formule est célèbre, peut-être trop à mon goût. Et voici selon moi sa version contemporaine : si l’adulte responsable n’existe plus, si aucune figure d’autorité n’est légitime, alors toute violence contre elle est permise. Je le répète donc une fois encore : ce qu’on normalise dans le symbolique, on le rend accessible dans le réel. En ce sens, ce n’est pas une simple métaphore, c’est un mécanisme ; et en conséquence, nous sommes bien sur un appel à la violence.
Tu as trouvé cet article utile ou intéressant ? Partage-le, et laisse un commentaire pour me dire ce que tu en penses !
Ne t’arrête pas là ! Rejoins ma newsletter en t'inscrivant avec ton email en cliquant ici pour recevoir des conseils exclusifs et des exercices pratiques ! Un thème particulier par an !
Si tu veux forger ta pensée, et ta parole rejoins la communauté premium en cliquant ici ! Tu auras accès à plein d'exercices et de produits en exclusivité, des prix réduits, des cadeaux etc !
Envie d’aller plus loin ? Découvre mes formations complètes, cours interactifs et ebooks spécialement conçus pour t’aider à développer une pensée critique et affiner tes arguments. Visite la page Formations en cliquant ici et commence à transformer ta manière de communiquer dès aujourd'hui ! D'ailleurs j'ai réalisé une formation pour parler comme un spartiate que tu peux retrouver en cliquant ici !
PS : Ma première formation sur des techniques avancées d'argumentation est disponible en cliquant ici ! Elle restera symboliquement à bas prix pour toujours ! (En bonus vous retrouverez TOUTES mes vidéos sur la base de la rhétorique)
Assure ton avenir : commence à investir dès maintenant avec DEGIRO. En cliquant sur le lien suivant tu vas pouvoir créer ton compte gratuitement et bénéficier de 100€ de frais de courtage remboursés ! Un bon début pour investir non ? Ce lien est un lien affilié, ça ne te coûte rien de passer par-là et ça m’apporte du soutien :
https://www.degiro.fr/parrainage/commencez-a-investir?id=CB4E191C&utm_source=mgm
PS : je ne suis pas conseiller et investir peut comporter des risques de perte.