Le comptoir de l'oubli
- Dan Duchateau
- FICTIONS PHILOSOPHIQUE
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Chapitre 1 : Le comptoir de l’oubli
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Il est vingt heures, comme chaque soir. La lumière des néons blafards éclaire faiblement l’enseigne poussiéreuse du bar, Le Trèfle usé. À l'intérieur, l'air est lourd, saturé de cette odeur familière de vieux cuir et de bière éventée. Bernard, quarante-trois ans, entre. Le bruit de la clochette sur la porte ne surprend personne. Il n'y a rien à surprendre ici. Il pousse un long soupir, lourd de lassitude, et traîne ses pieds jusqu’au comptoir où la même place, au même tabouret, l’attend.
— Salut Bernard, fait Pierre, le barman, avec cette voix éteinte qu’il utilise depuis des années. — Salut, Pierre, répond Bernard, sans conviction.
La conversation n’a jamais vraiment commencé, elle semble plutôt perdurer depuis une éternité, comme un vieux disque rayé. Pierre tend à Bernard sa bière sans même attendre une commande. Il sait, tout le monde sait. Ici, tout est prévisible. Bernard lève à peine son verre, observe les bulles monter lentement à la surface, comme une métaphore sans grâce de la vie elle-même. Il boit une gorgée, pas par soif, mais par habitude, puis repose le verre avec un bruit sourd. À côté de lui, René, cinquante ans, égrène une histoire sans intérêt sur le voisin qui a changé sa boîte aux lettres. Bernard ne l’écoute pas vraiment. Il regarde par la fenêtre, là où le néant du monde extérieur semble encore plus palpable que dans ce bar. Un chien passe, il trottine lentement, s’arrête, renifle un bout de trottoir, pisse, et continue sa route.
— Et puis bon, une boîte aux lettres, c'est important, tu vois ? reprend René, persuadé que son récit retient l'attention de son auditoire. — Mouais, répond Bernard, d’un ton qui n’est même plus blasé, mais juste vide.
C’est ce vide qui l’entoure, qui l’avale. Il est là, chaque soir, comme une vieille habitude qui s’accroche aux murs du bar. Bernard s’ennuie. Profondément. Mais pas un ennui spectaculaire, pas celui qui fait crier au scandale ou à la révolte. Non, c’est un ennui sourd, lent, comme une couverture de poussière qui recouvre peu à peu chaque pensée, chaque sentiment, jusqu’à les rendre inaccessibles. De temps en temps, quelqu’un entre dans le bar. Jamais personne de nouveau. Toujours les mêmes visages, les mêmes silhouettes, les mêmes phrases échangées comme des cartes dans un jeu truqué. Marcel, le retraité qui parle du bon vieux temps. Sophie, la serveuse qui fait semblant d’écouter les histoires sans queue ni tête des habitués. Bernard finit par oublier s’il a déjà répondu ou non à leurs remarques, à leurs sourires de façade. Le temps s’étire, sans fin. Le tic-tac de l'horloge au-dessus du comptoir semble avoir cessé d’avoir un sens. Chaque minute ressemble à la précédente, et il n’y a aucune raison pour que la prochaine soit différente.
— T’as vu le match hier ? demande Pierre, tentant d’alimenter une conversation que personne ne veut vraiment avoir. — Non, répond Bernard, mais il savait déjà qu’il n’en aurait rien pensé même s’il l’avait vu.
La bière se termine lentement, comme la journée. Le bar se vide, à peine. Personne n’a rien dit de notable, et rien ne restera dans la mémoire de ceux qui étaient là. Bernard paye sa consommation, laissant une pièce de monnaie glisser sur le bois poisseux du comptoir, puis il repart. Le bruit de la clochette se fait entendre une dernière fois pour la soirée, comme un signal de fin qui n’annonce pourtant rien de nouveau. Il rentre chez lui, marche dans les rues désertes, sous les lampadaires au scintillement irrégulier. Chaque pas résonne dans l’air immobile, et même l’écho semble fatigué. Chez lui, il s’assied sur son canapé, face à la télévision éteinte. Il ne l’allume pas. Il n’y a rien à voir, rien à attendre. Juste un autre jour, qui viendra demain, exactement pareil.
Chapitre 2 : L’érosion du temps
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Le lendemain ressemble au précédent. Bernard s’éveille dans son lit avec cette sensation familière de fatigue qui n’a rien à voir avec le sommeil. Le réveil clignote, 7h30, mais il sait qu’il pourrait être n’importe quelle heure, n’importe quel jour. Les chiffres rouges vacillent légèrement dans le noir de la pièce, comme s’ils hésitaient à continuer leur tâche insipide. Il se lève, traîne des pieds jusqu’à la cuisine. Le café coule dans la cafetière avec son bruit monotone, comme chaque matin. Bernard regarde la machine sans vraiment la voir, le bruit du goutte-à-goutte résonne dans le silence du petit appartement. Il boit une tasse sans goût, en regardant par la fenêtre. Le même immeuble en face, avec les mêmes fenêtres fermées. Rien ne bouge. La journée s’étire sans surprise. Bernard ne travaille plus depuis quelque temps, un licenciement banal, qu’il n’a même pas contesté. Une routine s’est installée, une sorte de rituel de l’inutile : sortir, marcher sans but précis, passer par le parc où quelques vieilles dames nourrissent des pigeons, puis longer les trottoirs déserts jusqu’au Trèfle usé. Ce soir encore, la clochette tinte mollement à son entrée. Pierre est derrière le comptoir, comme une pièce de décor décrépit, mais immuable.
— Re, Bernard, dit Pierre, comme s’ils ne s’étaient jamais quittés. — Re, Pierre, répond Bernard, tout aussi machinalement.
Il s’installe à sa place habituelle. La bière arrive sans même qu’il ait à demander. Les bulles montent à la surface comme hier, comme avant-hier, dans une répétition sans fin. Bernard fixe le verre, et pour une fraction de seconde, il s’étonne presque d’avoir encore la force de lever ce verre jusqu’à ses lèvres. Une pensée fugace traverse son esprit : Pourquoi je fais ça ? Mais la pensée disparaît aussitôt, noyée dans le brouillard de l'habitude. À côté de lui, Marcel, le retraité, raconte une nouvelle histoire sur ses années de travail, sans qu’aucune ne semble différente des précédentes.
— Tu sais, moi, à l’époque, je travaillais à l’usine, commence Marcel, comme chaque soir.
Bernard hoche la tête, tout en prenant une nouvelle gorgée. Il a déjà entendu cette histoire. Des centaines de fois, peut-être. Peut-être est-ce même la même histoire depuis des années, ou alors ce sont des variations si insignifiantes qu’il ne les remarque plus.
— Tu t’en souviens, Bernard ? demande Marcel, avec un léger sourire, espérant sans doute un peu d’interaction. — Ouais, je m’en souviens, répond Bernard, sans conviction.
Les heures passent, et pourtant il n'y a aucune sensation de passage du temps. C’est comme si la soirée s’effondrait sur elle-même, dans une lente agonie de banalité. De temps en temps, le grincement de la porte annonce l’arrivée de Sophie, la serveuse. Elle fait le tour des tables, ramasse les verres vides, échange quelques mots avec les clients, mais personne ne semble vraiment la remarquer. Même elle, semble prisonnière de cette monotonie. Elle sourit, mais c’est un sourire mécanique, sans âme. Bernard l’observe du coin de l’œil, comme un spectateur de sa propre existence.
— Ça va, Bernard ? lui demande-t-elle en passant près de lui, plus par habitude que par réel intérêt. — Ça va, répond-il, comme toujours.
Elle s’éloigne sans attendre de réponse. Il n’y a rien à dire de toute façon. Rien n’a changé, rien ne changera. Le silence du bar est entrecoupé des mêmes discussions anodines. René parle à nouveau de son voisin et de sa nouvelle boîte aux lettres, comme si cela avait une importance quelconque. Bernard écoute d'une oreille distraite, son esprit vagabondant dans un néant confortable. À un moment donné, il fixe le miroir derrière le comptoir, là où les bouteilles sont alignées comme des soldats en attente. Il se regarde dans le reflet, mais c’est comme s’il observait un étranger. Ses traits sont fatigués, un peu flous dans la lumière tamisée du bar. Ses yeux, autrefois vifs, semblent maintenant éteints, comme deux puits de lassitude sans fond. Il a l’impression de se dissoudre dans ce lieu, de devenir une partie des meubles, une extension du comptoir, sans forme ni contenu. Une nouvelle gorgée de bière. Toujours la même. Elle est tiède maintenant, mais peu importe. À l’extérieur, la nuit est tombée. Les lumières des lampadaires projettent des ombres sans vie sur les murs du bar. Le temps semble suspendu, comme s’il hésitait à avancer, pris dans une spirale de vide.
— Tu pars déjà ? demande Pierre, voyant Bernard se lever. — Ouais, répond Bernard, mais lui-même ne sait pas pourquoi il part. Il ne va nulle part, en réalité.
Il traverse à nouveau la rue, ses pas lents et sourds dans l’air froid. La ville est silencieuse, presque morte. Bernard s’arrête un instant, regarde autour de lui. Il y a des moments où il se demande si le monde existe encore. Est-ce que les autres vivent réellement, ou est-ce qu’ils sont, comme lui, coincés dans une routine dénuée de sens ? Est-ce qu’il y a encore quelque chose à attendre, quelque chose à espérer ? Il secoue la tête et chasse ces pensées. Elles sont inutiles, tout comme lui.
Chapitre 3 : L'éternité d'un instant
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Le lendemain, c’est dimanche. Non pas que cela change quoi que ce soit dans la vie de Bernard. Le dimanche, tout est simplement plus silencieux, comme si le monde lui-même décidait de prolonger cette sensation d’ennui, mais avec une intensité particulière, presque solennelle. Bernard se lève encore une fois, prépare son café avec la même absence de passion, et regarde par la fenêtre. Dehors, la rue est vide. Même le chien qui d’habitude passe vers huit heures n’est pas au rendez-vous. Il est probablement aussi fatigué que le reste du monde. Après avoir traîné un peu plus longtemps que d’habitude, Bernard prend la décision héroïque de sortir, non sans un soupçon de résignation. Il enfile son vieux manteau marron, celui qui a vu trop d’hivers pour encore prétendre être chaud, et se dirige, comme attiré par une force invisible, vers Le Trèfle usé. Dimanche ou pas, le bar est ouvert, prêt à l’accueillir dans son cocon de morosité. La clochette tinte, et Bernard entre. Il a presque l’impression que le son est plus grave aujourd’hui, comme si même la cloche avait compris l’inutilité de son existence. Pierre est derrière le comptoir, fidèle à lui-même. Le bar est vide, à part un vieux couple silencieux dans un coin, perdu dans une conversation qui n'a probablement aucun intérêt.
— Salut Bernard, fait Pierre, toujours avec cette voix qui semble sortie du fond des âges. — Salut, Pierre, répond Bernard, qui commence déjà à regretter d’être venu.
Il s’assoit à son tabouret habituel, et la bière arrive. Toujours la même, comme une mauvaise blague cosmique qui se répète à l’infini. Bernard lève son verre, puis, dans un élan soudain de folie, il pose une question à laquelle il n’a jamais vraiment réfléchi auparavant.
— Dis-moi, Pierre… Pourquoi tu fais ça, toi ?
Pierre le regarde, surpris. Ça doit bien faire dix ans qu’ils échangent des banalités, et c’est la première fois que Bernard pose une question qui sort du script. Pierre fronce légèrement les sourcils, comme s’il n’était pas sûr de comprendre la question, ou plutôt qu’il n’avait jamais pensé que quelqu’un la poserait.
— Pourquoi je fais quoi ? demande Pierre, sur la défensive.
— Pourquoi tu tiens ce bar ? T’es là, tous les jours, à nous servir des bières tièdes et à écouter des histoires dont tu te fiches sûrement… Pourquoi tu continues ?
Pierre hausse les épaules, l’air fatigué, mais avec un sourire ironique.
— Pourquoi pas ? C’est ça, ou autre chose. Au fond, ça change quoi ? Je tiens ce bar, et toi, tu viens boire. Si je faisais autre chose, ce serait pareil. À quoi bon ? On est tous dans la même galère. Y’a rien à attendre, rien à chercher. Alors autant rester ici.
Bernard éclate d’un petit rire, le premier depuis… depuis quand, au juste ? Peut-être depuis toujours. Pierre a raison. Rien ne sert de chercher du sens dans ce qui n’en a pas. Tout le monde fait semblant de vivre, d’avoir des objectifs, des rêves, des passions. Mais au fond, c’est comme cette bière tiède qu’on boit chaque soir. On sait qu’elle est fade, qu’elle ne vaut pas grand-chose, mais on la boit quand même, parce que… pourquoi pas ? À cet instant précis, quelque chose de bizarre se produit. Bernard se sent presque libéré. Peut-être est-ce le résultat de cette révélation insignifiante, ou peut-être que c’est simplement la bière qui commence à faire effet, mais il se surprend à regarder autour de lui d’un œil neuf. Ce bar, cette clochette, ces visages ternes qui l’entourent… Tout cela est si ridicule, si parfaitement absurde.
— Et toi, pourquoi tu viens ici ? rétorque Pierre, avec un sourire en coin.
Bernard prend un instant pour réfléchir. Pourquoi vient-il ici ? Pour s’ennuyer ? Pour tuer le temps, ou pour être tué par lui ? Il sourit à son tour.
— Je viens parce que… c’est là que le temps s’arrête. Ici, il ne se passe jamais rien. C’est ça qui est beau, non ? Personne n’attend rien, personne ne cherche à s’évader. On est coincés dans cette bulle de vide, et, étrangement, ça nous convient. On a fait la paix avec le fait que rien ne se passera. Jamais.
Pierre hoche la tête, amusé.
— T’as pas tort, Bernard. C’est peut-être ça, l’éternité : un dimanche au Trèfle usé, à écouter des types parler de boîtes aux lettres et de matchs de foot, sans que rien ne change. Et on continue, parce que, finalement, c’est pas si mal.
Bernard lève son verre une dernière fois, avec une sorte de solennité ironique.
— À l’éternité, alors.
— À l’éternité, répond Pierre, avec un clin d'œil complice.
Ils trinquent. Pas avec enthousiasme, mais avec cette sérénité tranquille de ceux qui ont accepté leur sort. Et, pour la première fois depuis longtemps, Bernard se sent presque… bien. Il ne se passera rien d’extraordinaire ici, jamais. Mais peut-être que c’est justement ça, le secret. Le silence retombe dans le bar. Bernard termine sa bière, regarde une dernière fois autour de lui, et se lève. Cette fois, la clochette paraît presque joyeuse en tintant à sa sortie. Il rentre chez lui, une petite brise fraîche balaye doucement les rues vides. Rien n’a changé, et pourtant, tout semble étrangement à sa place. Le monde continuera de tourner, il est imperturbable. Et lui, il reviendra demain, comme toujours, parce qu’au fond, qu’y a-t-il d’autre à faire ?
FIN
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