La Madeleine de Bâle
- Dan Duchateau
- PHILOSOPHIE
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Nous sommes au dernier cours de HLP que je donne à mes premières. Une élève suisse m’offre des gâteaux : des Basler Läckerli (pains d’épices durs, miel, kirsch, zeste d’agrumes, amandes, etc). Une recette qui remonte au 15 ème siècle, paraît-il !
Je lui dis que : Nietzsche a enseigné à Bâle. Ce qui manifestement la surprend et l’intrigue. Mon élève ignorait que Nietzsche avait passé près de dix ans à Bâle. À seulement vingt-quatre ans, il y fut nommé professeur de philologie classique à l’université alors même qu’il n’avait encore soutenu aucune thèse ! Bref, je mords dedans, et quelque chose se produit que je n’attendais pas ! Proust l’avait théorisé avant de le vivre, ou l’inverse, je ne sais plus, peu importe. La madeleine de Proust : trempée dans le tilleul qui fait surgir Combray tout entier, non pas comme un souvenir intellectuel qu’on cherche, mais comme une irruption sensorielle qu’on subit. C’est ce qu’il appelle la mémoire involontaire : celle que le corps garde quand l’esprit a déjà rangé, classé, et oublié l’évènement.
Mais moi, je n’avais jamais mis les pieds à Bâle, et jamais goûté ce gâteau. Et pourtant… ce qui a surgi, ce n’était pas un souvenir : c’était une atmosphère. Un philosophe ne pense jamais dans le vide : il pense quelque part — dans une rue, dans un café, sous un climat, et au milieu d’un peuple. Bâle n’est pas Nietzsche, mais Nietzsche fut un moment de Bâle. Ce petit gâteau m’a rappelé quelque chose : la culture ne se transmet pas seulement par des concepts, elle se transmet aussi par le pain, le vin, les chants, les saveurs et les traditions ! Nous sommes moins des esprits « flottants » que nous ne l’imaginons. Nous sommes des êtres incarnés, car même les idées les plus hautes ont besoin d’un estomac.
La madeleine de Proust fonctionne parce que le corps est une archive plus honnête que la mémoire consciente. Les neurosciences contemporaines — pour revenir à un peu de concret et de sciences — confirment ce que Proust sentait : les souvenirs sensoriels, notamment olfactifs et gustatifs, empruntent des voies neurologiques qui court-circuitent le cortex préfrontal. Ils passent directement par l’amygdale et l’hippocampe, zones de l’émotion et de la mémoire, c’est pourquoi ils surgissent au lieu d’être « retrouvés ». Mais dans mon cas, il ne s’agissait pas d’un souvenir, il s’agissait d’une résonance. Nietzsche avait peut-être mordu dans ce même gâteau, entre deux cours, entre deux migraines, entre deux pages d’un livre qui allait renverser l’Occident. Ou peut-être pas.
Je regarde mon élève. Elle sourit, un peu perdue dans tout ça (bon je ne lui ai pas autant dit que ce que je vous dit là évidemment). Bref, voilà ce que fait la philosophie quand elle est vivante, elle finit par avoir un goût.
Dan DUCHATEAU