Essai sur le silence numérique et la plénitude du réel !
- Dan Duchateau
- PHILOSOPHIE
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Diogène n'avait pas besoin de New York pour être-là. Lui, vivait dans un tonneau, et il était plus présent que tous les rois de Macédoine réunis ! Mais nous, hommes du 21ème siècle, nous avons parfois besoin d'un océan pour nous séparer de nos écrans… Voilà qui en dit long.
I. Ce que les réseaux nous volent et comment ils nous convainquent que c'est un cadeau !
Les réseaux sociaux ne sont pas simplement une distraction. Une distraction, on la remarque. On sent qu'on s'évade. Or, les réseaux sociaux sont quelque chose de plus pernicieux : ils simulent la présence tout en la détruisant. Ils donnent l'illusion d'être avec les autres, d'être dans le monde, alors qu'ils extraient silencieusement du seul monde qui existe : celui qui se déploie maintenant, ici, devant toi.
Günther Anders — que j'affectionne particulièrement pour sa lucidité et sa réflexion sur la vie quotidienne — nommait cela l'obsolescence de l'homme. L'homme, disait-il, est dépassé par ses propres productions. Ses outils le transcendent, et lui, rampe derrière, honteux de sa propre finitude charnelle. Le smartphone est l'accomplissement parfait de cette thèse. Il n’amplifie pas : substitue ! Il vit à notre place pendant qu’on regarde notre propre vie se dérouler sur un écran, comme un simple spectateur de soi-même.
Ce que j’ai ressenti en coupant les réseaux, ce n'était pas un luxe : c'était le retour au réel brut. C'était mon système nerveux qui respirait enfin, débarrassé du flux continu de stimulations parasites qui, à force de tout signifier, ne signifient plus rien ! La psycho-physiologie le confirme : l'exposition prolongée aux notifications et aux flux continus maintient le système nerveux sympathique en état d'alerte chronique. Le cortisol s'élève, et l'attention se fragmente. Ce que les neurosciences appellent le Default Mode Network est constamment activé par les réseaux sociaux, au détriment du présent sensoriel.
II. New York comme révélateur, la ville qui force la présence ?
Et puis il y a New York, et le contexte que j’y ai eu. New York n'est pas une ville qu'on observe. C'est une ville qui impose sa réalité. Elle est trop dense, trop bruyante, trop vivante, trop contradictoire pour qu'on puisse y rester dans sa tête : elle saisit par le col et force à regarder activement !
J’ai marché dans Brooklyn, un quartier qui fut longtemps l'ombre prolétaire de Manhattan, et qui est aujourd'hui devenu un laboratoire vivant de cultures superposées. J’ai traversé le Financial District, là où l'argent mondial se noue et se dénoue dans des tours de verre qui ne regardent personne. J’ai subi Times Square — et je dis bien subi, car Times Square est l'apothéose publicitaire, le triomphe de l'image sur la chose, du spectacle sur la vie. Guy Debord en serait mort une seconde fois !
Mais j’ai aussi posé les yeux sur les bassins du mémorial du 11 septembre, deux gouffres noirs, silencieux, au cœur du vacarme new-yorkais. Et là, quelque chose se passe qu'aucun réseau social ne peut reproduire. La mort, l'absence, le vide réel, s'impose à ton corps avant même de s'imposer à ta pensée, tu ressens avant de comprendre. C'est la présence dans ce qu'elle a de plus violent et de plus pur à mon humble avis. Héraclite disait que le fleuve dans lequel on entre n'est jamais le même fleuve. Ces bassins sont héraclitéens. Ils coulent, ils s'écoulent vers le bas, sans fin, et sans retour. Ils ne commémorent pas seulement des morts : ils te rappellent que nous aussi, on passe, trois fois... Et que pendant qu’on passe, on ferait mieux d'être là !
III. La Frick, Saint-Patrick, et le problème du sacré sans Dieu !
Il y a deux lieux qui méritent qu'on s'y arrête plus longuement : la Frick Collection et la cathédrale Saint-Patrick.
La Frick, d'abord. C'est le musée de la présence par excellence. Petit, intime, construit dans l'ancienne demeure d'un magnat de l'acier du 19ème siècle ! Henry Clay Frick, homme d'affaires brutal et collectionneur raffiné, contradiction ambulante que j'aurais adoré interroger… Il contient des Vermeer, des Rembrandt, des Holbein, des Velázquez ; mais ce qui le distingue des grands musées, c'est qu'on peut s'asseoir devant les tableaux, on peut rester ! On peut regarder jusqu'à ce que le tableau nous regarde en retour, mais je n’ai pas eu le temps de m’y attarder autant. Les peintres hollandais du 17ème — Vermeer en tête — peignaient la lumière sur les choses ordinaires avec une précision qui est une leçon de philosophie : regarde comme le monde est riche, quand tu le regardes vraiment. Il en est de même avec le tableau de William Turner sur Dieppe !
Puis la messe de Pâques à Saint-Patrick. Je me refuse tout réflexe métaphysique (mais pas artistique) — vous le savez si vous me lisez. Je n'ai pas besoin du Christ pour entrer dans une cathédrale. Mais je n'ai pas non plus besoin d'être croyant pour reconnaître ce que l'architecture gothique fait au corps humain. Ces voûtes qui s'élèvent, cette verticalité, ce silence organisé, cette lumière filtrée à travers le vitrail, tout cela est une technologie du recueillement. Nos ancêtres n'étaient pas stupides, bien loin de là : ils savaient bâtir des espaces qui forcent l'intériorité ! Voilà pourquoi j’aime par-dessus tous les cathédrales ! La messe de Pâques dans ce contexte, le dimanche du renouveau, dans une ville étrangère, c'est une expérience phénoménologique rare. Tu n'appartiens à rien, tu es simplement, un homme assis dans une cathédrale. Camus m’aurait compris, car lui aussi savait que l'absurde ne détruit pas la beauté des choses, au contraire, il l'intensifie. Quand on sait que tout passe, chaque instant gagne une gravité silencieuse !
IV. Le Top of the Rock, ou la vue du survol contre la présence du sol !
Je veux dire un mot du Top of the Rock, parce qu'il illustre une tension philosophique réelle. Du haut de 259 mètres (me semble-t-il avoir entendu), Manhattan se déploie en plan. C'est sublime au sens kantien du terme : on est face à quelque chose qui dépasse notre capacité de saisie ; mais il y a aussi quelque chose de dangereux dans cette vue d'en haut… Elle flatte l'ego ! Elle place au-dessus du monde au lieu de placer dans le monde. Elle est belle — indéniablement — mais elle est la métaphore exacte de ce que font les réseaux sociaux : donner une vue sur la vie plutôt que de donner la vie elle-même.
La vraie présence, je la situe au sol pour ma part. Dans la rue de Brooklyn, parmi les gens, mais pas dans le bruit du métro (depuis que j’ai vécu à Paris, j’ai toujours considéré les métros comme des mouroirs). La vue d'en haut est un plaisir esthétique, et je ne le nie pas, mais qu'on ne confonde pas le panorama avec la vie !
V. Ce que l'absence de réseau m'a révélé sur moi-même !
Les réseaux diluent la présence. Je veux m'arrêter sur ce mot que j’ai eu en réfléchissant sur le sujet : diluer. C'est précis, ce n'est pas une rupture, ni une destruction franche, — c'est une dissolution lente, presque imperceptible, comme si on versait de l'eau dans du vin jusqu'à ce qu'il n'y ait plus que de l'eau et que la mémoire du vin. Ma présence, sans réseau, s'est concentrée. Les philosophes de la pleine conscience — et avant eux les stoïciens, et avant eux Héraclite, et j’en passe surement par manque de connaissances — savaient que l'attention est la forme la plus haute de la liberté. Marcus Aurèle dans ses Pensées pour moi-même revient sans cesse à cela : reste dans l'instant. Le passé est mort. Le futur n'existe pas. Maintenant est tout ce que tu possèdes.
Mais ce que Marcus Aurèle ne pouvait pas prévoir, c'est un monde où des machines ultra-sophistiquées, conçues par des ingénieurs du comportement (c'est leur titre réel chez Meta et Google soit dit en passant), travaillent vingt-quatre heures sur vingt-quatre à nous arracher à l'instant. Ce ne sont pas des accidents, ce sont des architectures de la distraction, calibrées sur la psychologie, sur les biais cognitifs, sur la dopamine, etc. Nir Eyal, l'un de leurs concepteurs, a eu l'honnêteté de l'écrire dans son propre livre : Hooked, avant de changer de camp et d'écrire Indistractable… La confession de l'empoisonneur.
VI. La présence comme éthique, et non comme technique !
Je veux terminer sur quelque chose qui me tient à cœur, parce qu'il y a un risque dans tout cela : celui de transformer la présence en une nouvelle injonction performative ; de faire de la pleine conscience un produit vendu par des applications, et il y en a, l'ironie est parfaitement absolue ! On fait même de la « présence » une pose Instagram, c’est dire… La présence authentique n'est pas une technique. C'est une pratique, au sens artisanal du terme ! Un travail quotidien, imparfait, et souvent raté. Comme la boxe française pour moi : la technique parfaite est la direction, ce n’est jamais l'arrivée. Tout comme l'escrimeur ne pense pas à ses pieds non plus, mais il a travaillé ses pieds des milliers d'heures pour que ses pieds pensent à sa place !
La présence fonctionne pareil : on la cultive, on la perd, on la retrouve, et parfois, on a besoin d'un voyage à New York pour se souvenir qu'elle existe ! La vraie question — celle que je me pose encore — est celle-ci :
Pourquoi diable attendre de traverser l'Atlantique ?
Le monde est là, chaque matin, devant moi. Il est épais, réel, et vibrant, mais je regarde ailleurs ! Bon sang ! Je regarde ailleurs ! Diogène n'avait pas d'abonné, ce chanceux ! Et il fut le seul homme à qui Alexandre le Grand rendit visite ! Lorsque j’étais parisien, je me rêvais à la célébrité…j’ai à la suite d’une crise existentielle, quitté Paris, et depuis, je me rêve en anonyme. Allez comprendre !
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